Coup de bluff à l’Œuvre Notre-Dame

Grâce à la réalité augmentée et aux hologrammes, la cathédrale retrouve son jubé disparu au XVIIe siècle, des peintures deviennent des expériences immersives. A vivre au musée de l’Œuvre Notre-Dame. 


On a beau arpenter l’intérieur de la cathédrale depuis des décennies, la regarder sous tous ses angles extérieurs, gravir régulièrement ses 330 marches vers la plateforme, avoir même tenté de partir à l’assaut de la flèche en pleine nuit – ce qui est formellement interdit-, on n’a jamais, mais vraiment jamais, découvert la cathédrale ainsi. Ainsi, c’est-à-dire telle qu’elle était jusqu’en 1682. 

Alors, elle était encore pourvue d’un jubé qui séparait la nef gothique du chœur roman. Celui-ci n’était jusqu’à présent connu que grâce à un dessin de Arhardt de 1670 et à de nombreux fragments retrouvés sous le dallage du chœur au XIXe siècle.

Une restitution de 1682

Grâce aux possibilités offertes par les technologies numériques, on peut désormais imaginer ce fameux jubé, auquel on avait fini par ne plus croire. On l’a réellement dans son champ de vision, restitué en 3D dans son environnement d’origine en immersion VR 360° (+ écran de rappel). Le dispositif permet de bien comprendre à quoi ressemblait cet ensemble disparu grâce à une restitution architecturale complète et réaliste de l’espace intérieur de la nef avant 1682, comme si elle était vue depuis son vaisseau central. 
En découvrant ce jubé, le visiteur peut resituer certains des éléments qui l’ornaient, aujourd’hui présentés au musée (deux travées) et même y ajouter une sculpture de la Vierge qui s’y trouvait et qu’il n’a sans doute jamais vue… car elle est conservée au Cloisters Museum à New-York. 

Batorama Exposition réalité virtuelle Cathédrale Notre Dame de Strasbourg
Réalité virtuelle: jubé disparu restitué dans la cathédrale. Credit: Inventive Studio

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A la loupe depuis 15 ans

Ce petit miracle technique est à vivre lors du parcours « Le numérique à l’Œuvre » mis en place au musée de l’Œuvre Notre-Dame, à Strasbourg, au pied de la cathédrale. Dix-huit œuvres ou ensembles reprennent ainsi vie, remis en contexte et en mouvements. Quasiment toutes ces expériences ont été conçues par la société Inventive Studio, associée au développeur Olivier Legras (société TeeKila). 
Mais les installations techniques ne seraient que poudre aux yeux s’il n’y avait à leur base les données, sans lesquelles aucune restitution virtuelle n’aurait été possible. Or Inventive a numérisé la cathédrale ces quinze dernières années. En y ajoutant la documentation du musée, il a été possible de faire des propositions crédibles. Pour le musée, il s’agit bien d’apporter une information scientifiquement juste aux visiteurs. 

Batorama Exposition réalité virtuelle Cathédrale Notre Dame de Strasbourg
Réalité virtuelle: les spectateurs de l'Octogone dans leur contexte d'origine. Credit: Inventive Studio


Réalité augmentée et hologrammes

La provenance des sculptures, leur aspect d’origine, le sens à leur donner : le visiteur ignore tous ces aspects lorsqu’il est face à une œuvre isolée, autant historiquement que géographiquement, lorsqu’elle présentée dans un musée. Car là est sa magie : l’œuvre sait garder ses secrets. Ici, elle les dévoile, poussée dans ses retranchements par les technologies numériques. 
Les 18 œuvres ou ensembles sont remis en contexte grâce à une variété de systèmes mêlant immersion virtuelle, réalité augmentée et hologrammes. Les sculptures et les éléments d’architecture, provenant pour la plupart de la cathédrale, sont visualisés pour la première fois dans leur environnement d’origine. 

Inédit en France

L’anastylose virtuelle rend possible la restitution des pièces endommagées. L’ana-quoi ? L'anastylose est la technique de reconstruction d'un monument en ruines d’après l’ajustement très fin des différents éléments qui subsiste. La réalité augmentée y aide grandement et ainsi, des statues très endommagées d’un prophète et de sainte Barbe sont reconstituées grâce à un scan photogrammétrique des copies actuellement en place. Elles sont ensuite restituées par le biais d’un système holographique : le système est inédit en France. 
Concernant les peintures, le parcours numérique se propose d’explorer leur matérialité grâce à l’imagerie scientifique, d’identifier leurs sources et aussi de mieux comprendre leur signification. 

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Un saut en 1340

La cathédrale n’en finit pas de reprendre vie, de retrouver ses statues perdues au fil des vicissitudes de l’Histoire. Telles les deux statues, le Moine et l’Empereur, provenant de l’octogone de la flèche. Elles sont replacées virtuellement sur l’édifice grâce à une animation 3D en projection vidéo sur leur socle. 
Le grand gâble du portail est lui aussi remis à sa place dans la façade, via un écran incurvé. Il est re-contextualisé au sein de la façade ouest dans son état des environs de 1340, en cours de construction, avec des vues du chantier en panoramique 360°. Cette mise en contexte historique et spatiale permet de visualiser le chantier de la façade en cours d’activité. 

Batorama Exposition réalité virtuelle Cathédrale Notre Dame de Strasbourg
Un écran permet de voir ce que regarde le visiteur à travers des lunettes de réalité virtuelle. Photo Lucie Michel

Bienvenue dans un tableau

Grâce à un casque de réalité virtuelle fixé sur un périscope au milieu de vestiges de l’ancienne église romane de Mutzig, l’édifice est de nouveau en ses murs et l’on se promène du regard dans la nef en bougeant la tête et le casque. 
Le travail sur les peintures est tout aussi spectaculaire tellement il permet d’entrer dans l’intimité des œuvres. Ainsi, sur le tableau Les Amants trépassés, un panneau peint vers 1470, une projection 3D recto-verso permet de voir le revers du panneau, actuellement conservé à Cleveland (couple de fiancés). 
Quant au tableau de Sébastien Stoskopff, Les Cinq Sens à l’horloge de table, peint vers 1631-35, il devient une expérience immersive. Le visiteur « entre » dans un véritable double numérique du tableau, il en découvre les composantes et les symboles. La prouesse de cette numérisation très haute définition a valu au le musée d’être lauréat du challenge CLIC France-Artmyn.
Et s’il ne devait y avoir qu’une raison de voir cette exposition, ce serait l’occasion donnée de grimper sur la flèche de la cathédrale. Bien que toujours formellement interdit, cela devient pourtant possible...sans quitter le musée.


Auteure : Lucie Michel 
Jusqu’au 6 novembre au musée de l’Œuvre Notre-Dame (3, place du Château), à Strasbourg. www.musees.strasbourg.eu.