À Strasbourg, la gastronomie a de beaux jours devant elle. Parmi les talents à suivre de près, deux « artisans du vivant » : David Degoursy et Jeanne Satori, couple à la ville comme à la cuisine de leur restaurant, le de:ja. Batorama vous embarque en coulisses de cette « auberge de ville », auprès d'un duo aussi audacieux que consciencieux qui fait les choses vite, mais surtout bien. Preuve en est, leurs étoiles rouge et verte au guide Michelin.
Une rencontre dans un bus scolaire, dans un lycée d'Alsace du Nord. L'histoire aurait pu être banale, mais il n'en est rien. Une décennie plus tard, les voilà chef(fe)s d'un restaurant strasbourgeois et étoilé Michelin : le de:ja. Un nom qui leur ressemble... Contraction et un clin d’œil à leurs deux prénoms - David et Jeanne -, il porte aussi en lui l'étonnement de leurs proches à leur lancement : « déjà?! ».
Car en octobre 2021, ils n'ont que 23 ans et leur entourage s'interroge sur la viabilité du projet. Mais aujourd'hui, le duo peut se targuer d'avoir « déjà » les étoiles. Une reconnaissance du métier qui arrive dès mars 2023, après seulement 1 an ½ d'ouverture, en cumulant à la fois une rouge et une verte (pour la gastronomie durable) qui viennent récompenser un projet, une ambition.
À respectivement 28 et 27 ans, si David et Jeanne ne se trouvent plus « si jeunes », leur parcours étonnant mérite qu'on s'y arrête un instant.
Un parcours qui détonne
Leur aventure surprend d'autant plus, au regard du parcours universitaire qu'entame chacun(e) à la sortie du lycée... Une prépa' « Littérature et sciences sociales » pour l'une, et une licence de Lettres pour l'autre. Un duo littéraire, donc, mais qui se tourne rapidement vers le social et l'environnemental. Les études de Jeanne emmènent d'ailleurs le couple jusqu'à Lorient, où celle-ci suit une licence en écologie.
Puis cette dernière s'envole vers l'Andalousie, en Erasmus, tandis que David, de retour à Strasbourg, s'approche
d'une cuisine. Ce sera celle du Maïence, un restaurant de poissons, qu'il intègre en 2019. D'abord à la plonge, il y apprend auprès d'eux les premiers gestes techniques, qui viennent compléter son appétit pour la cuisine, hérité de sa grand-mère et ses tantes.
Là-bas, auprès du M.O.F. (Meilleur Ouvrier de France) et triplement étoilé Gilles Goujon, David prend goût à l'univers de la gastronomie, au rythme et la frénésie, en coulisses. Revenue d'Espagne, Jeanne rejoint le projet, et c'est à deux qu'ils s'inscrivent à un apprentissage : à l'Auberge Bœuf, un étoilé, où ils font leurs classes pendant le Covid. Un parcours de reconversion éclair d'un an, et en plein confinement, qui se partage entre la formation classique et la préparation de plats traditionnels à emporter.
En parallèle, ils entament une recherche personnelle à domicile. David, « spontané », autodidacte et passionné, apprend dans les livres, sur internet. Jeanne quant à elle, découvre la cueillette, et s'attelle à trouver des producteurs qui respectent leurs valeurs.
Et puis, un jour, le projet d'un restaurant. Début 2021. « Déjà ».

© Food&Good
Un lieu à leur image : une « Auberge de ville »
Lancé, le duo commence à visiter des locaux... Il en aura suffi de trois. En 6 mois, l'affaire est bouclée, ils sont séduits : ce sera celui du 1 Rue Schimper, non loin de l'Orangerie. D'abord blanchisserie dans les années 1960, longtemps restaurant de quartier presque bistrot, l'enseigne avait été reprise et rénovée plus récemment par le duo de l'Hédoniste.
Après quelques modifications apportées, dans les « petits détails » explique Jeanne , ils transforment surtout la cuisine à leur image : changeant les fourneaux pour de l'induction, ôtant le congélateur dont ils n'ont plus besoin... Et puis ils déplacent le bar près de la cuisine ouverte, pour gagner en calme. L'un des ingrédients de leur succès : l'intimité qu'ils ont réussi à y créer.
L'atmosphère y est douce, la décoration épurée, les murs blancs, et les matières, naturelles. Les grandes tablées rondes surprennent... Des créations du père de David qui « travaille le bois par passion », et qui a conçu le bar, et l'alcôve de l'entrée, aux allures de sculpture.
Si l'adresse est raffinée, on sent aussi qu'elle vit. D'ailleurs, le jour de notre visite, navigue entre les tables le magnifique Sogen (« prairie » en japonais), leur chien de prairie et mascotte du restaurant, qui surveille attentivement le quartier par la vitrine du restaurant.

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Une « Auberge de ville » – étoilée Michelin
Le guide Michelin, avide de parcours atypiques, ne s'y est pas trompé. Et si les ambitions n'étaient pas les mêmes dans le couple, David a toujours nourri celle « d'atteindre quelque chose de meilleur ». (Peut-être même les trois étoiles, un jour, sur un autre restaurant).
En attendant, si les deux remportées ont d'abord été une surprise, elles ont permis à l'équipe de s'étoffer, de se structurer et de s'entourer « de personnes qui leur ressemblent » dans les valeurs comme les aspirations.
À la « grosse brigade », le duo lui préfère une petite équipe. En cuisine : Kotara, originaire du Japon, qui les a rejoints il y a 2 ans ; Illaria, venue d'Italie, présente depuis quelques mois ; Valentin, d'Ittenheim « le plus local », est en salle, tandis que Katja de Géorgie est à la plonge. Alessandro qui est « le plus jeune » mais aussi « le plus ancien » (arrivé avant les étoiles), leur ancien stagiaire, complète parfois l'équipe, les week-ends ou en extra.
Et comme à leurs débuts, Jeanne explique appréhender chaque service de la même manière : « être les plus prêts possible », et « accueillir au mieux chaque personne ». Un service aux petits oignons, qui se prépare au préalable dès la réservation, et une capacité en salle de 14 convives en moyenne. Le choix d'une salle réduite, pour privilégier les interactions. Les cuisinièr(e)s apportent d'ailleurs les plats à table, pour « un accueil comme à la maison ».

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Des « artisans du vivant »
Dans la cuisine de de:ja ? « Aucun tabou sur les produits », puisque David y mélange aussi bien le salsifis, que les tripes, ou le homard. Et s'il présentait alors un menu unique, la carte s'est aujourd'hui diversifiée, comme une ouverture, avec une véritable option végétale pour les végétarien(ne)s, qui fait suite à leurs réflexions sur leur propre consommation de viande.
Se définissant comme « des artisans du vivant, [...] des passeurs de produits » (lit-on dans leur édito), ils expliquent avoir visité la majorité des fermes et exploitations des producteurs avec qui ils travaillent. Des adresses principalement d'Alsace pour les viandes (parfois issues de la chasse), les poissons, les légumes, et la cueillette (dont s'occupe Jeanne au printemps-été, dans le Nord de l'Alsace).
Et lorsque cela provient de plus loin, c'est avant tout pour le choix du produit. Comme les poissons et crustacés de Bretagne, le sel de Loire-Atlantique (avec un producteur qui partage son temps avec notre région), ou encore le café plutôt que la chicorée. Grands amateurs, le duo collabore par ailleurs avec Omnino, l'entreprise strasbourgeoise. L'important, c'est « d'abord les convictions partagées ».
Le point de départ des menus ? Imaginer des partitions. Si à leurs débuts, ils en proposaient un en 18 bouchées écrit sous forme d'haïkus ; on parle désormais d' « Éloge du territoire », avec des plats classiques, imaginés autour de la cuisine alsacienne, héritée de leurs grands-mères. Ou encore d'un « Éveil des sens » : une carte saisonnière, réfléchie et évolutive.
Mais toujours de belles valeurs dans l'assiette : honorer les saveurs d'hier, en imaginant la gastronomie d'aujourd'hui, tout en préservant le monde de demain... C'est le pari de de:ja, que l'on vous invite à découvrir à votre prochain arrêt à Strasbourg.

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Pour retrouver de:ja « Auberge de ville » :
1 rue Schimper à Strasbourg
Site internet
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