Histoire des bateaux-mouches

Bateaux à roues à aubes et origines lyonnaises.

Le temps de quelques articles, BATORAMA vous fait plonger dans l’histoire de ce moyen de visite touristique si populaire aujourd’hui et répond à la question que beaucoup d’entre vous se posent : d’où vient le mot « bateau-mouche ». Sans rien dévoiler, si la motorisation des bateaux se fait sur l’ensemble des bassins fluviaux dans le monde, la dénomination bateau-mouche trouve son origine à Lyon et c’est donc essentiellement sur le Rhône et la Saône que nous vous emmenons naviguer, tout au moins pour le début.

Quelques éléments de contexte sur les bateaux-mouches

Le terme bateau-mouche (au pluriel bateaux-mouches mais nous reviendrons plus tard sur ce pluriel qui est à l’origine du lancement commercial de la Compagnie des Bateaux-Mouches de Paris) existe dès le XIXe siècle pour désigner des embarcations qui n’ont qu’un but utilitaire, et ne servent qu’au transport de marchandises et de passagers d’un lieu vers un autre sur divers fleuves et canaux. Dans le manuel des cours élémentaires et moyen de 1887 "Lecture et leçon de choses" par Paul Bert, les bateaux-mouches sont présentés de la façon suivante : "Les bateaux-mouches qui transportent les passagers sur la Seine, dans la traversée de Paris et la banlieue, sont des bateaux à hélice mus par la vapeur. Ils contiennent de 300 à 400 personnes tant dans leur cabine que sur le pont. Par leur rapidité et le bas prix des places, ils rendent de grands services à la population parisienne."

Ces embarcations ne sont pas utilisées à cette époque dans un cadre touristique, ni pour des promenades partant d’un point pour y revenir. Il s’agit avant tout d’un moyen de transport extrêmement compétitif en termes de tarif (entre 10 et 30 centimes à Paris en 1903 en fonction de la distance parcourue), de rapidité et de facilité d’utilisation. Pour preuve, lorsqu’en 1881, les Ponts et Chaussées font une demande de suppression du ponton des Bateaux-Mouches à Lyon qui gêne le passage des bateaux entre le barrage et l’écluse de la Mulatière, c’est un tollé général car le service des Mouches est plus rapide que la ligne de tram surchargée entre Lyon et Oullins. Et à Lyon aussi, les tarifs des services de bateaux-mouches sont extrêmement compétitifs. En 1862 le trajet de Perrache à Vaise en bateau est facturé 0,15FF contre 0,25FF pour le même trajet en omnibus opéré par la CLO (la Compagnie Lyonnaise d’Omnibus, Voitures et Voies Ferrées, créée par trois entrepreneurs parisiens, messieurs La Croix Saint-Pierre, Delahante et Lehon).

 

Bateaux à vapeur à roues à aubes : un petit air de Mississipi 

Mais avant d’arriver à ce succès, les bateaux propulsés autrement que par la force humaine ou animale durent affronter bien des vicissitudes : explosions, incendies, naufrages... C’est ainsi par exemple que le 4 mars 1927, un remorqueur de 40CH d’une compagnie créée par un certain Dubost explose non loin du pont de la Guillotière. On dénombrera 20 victimes.
L’histoire retient que c’est Denis Papin, l’inventaire de la machine à vapeur, qui le premier envisage, et ce dès 1690, de motoriser un bateau en dépit du mauvais ménage que constitue une chaudière à vapeur et une coque en bois. En 1704, malgré les affrontements violents avec ses opposants, il construit un premier bateau à roues à aubes. Mais craignant pour sa vie et celle de sa famille, en 1707 il part de Kassel avec son prototype. Pendant sa fuite, il est arrêté par des mariniers qui, en dépit des tentatives de négociations, finissent par détruire le bateau.

Il faudra attendre près de 80 ans et l’utilisation du fer pour les coques de bateau, pour que la machine à vapeur fasse la preuve de son fonctionnement pour la batellerie. C’est à Vaise, à l’ouest de Lyon sur la Saône, qu’est construit le « pyroscaphe » par Antoine Frèrejean sur les plans de l’architecte naval Claude-François-Dorothée de Jouffroy d’Abbans. Ce bateau à aube et à vapeur, utilisant une machine de Watt à deux cylindres, ne pèse pas moins de 150 tonnes pour 46 mètres de long (140 pieds de large et 3 pieds de tirant d’eau). Le 15 juillet 1783 il ne lui faut que 15 minutes pour parcourir la distance entre la Cathédrale Saint-Jean et l’Ile Barbe sous les applaudissements émerveillés de milliers de lyonnais.

 

C’est à l’américain Edvard Church que l’on doit le passage à l’ère industrielle du bateau à vapeur. En 1827 associé à quelques investisseurs lyonnais il crée tout d’abord la Société Anonyme des Bateaux à vapeur sur la Saône avant de créer pour le Rhône la Compagnie Générale des bateaux à vapeur. Le 11 juillet 1929, le « Pionnier » premier bateau de la nouvelle compagnie part de Lyon. Le bateau de 19 mètres de long, 6,10m de large et 0,65m de tirant d’eau fera la ligne Lyon-Arles en un peu moins de 14 heures pour les quelques 300km de trajet. Le trajet retour (certes à contre-courant), en 7 jours dont 88 heures de marche, fut un peu moins glorieux. Cette ligne connaît néanmoins un véritable succès commercial des années 1840 à 1850 avant de péricliter avec l’arrivée de la ligne ferroviaire Lyon-Marseille.


Le marché du transport en bateau à moteur en pleine croissance

EN 1937, messieurs Bonnardel Frères créent leur propre compagnie qui devient l’une des plus solides du secteur. Elle fusionne en 1962 avec la Compagnie Générale de Navigation (issue de la Compagnie Générale des bateaux à vapeur) en 1855. Cette nouvelle compagnie deviendra la Compagnie Lyonnaise de Navigation avant de fusionner avec la compagne Havre-Paris-Marseille pour devenir en 1893 la Compagnie Générale de Navigation Le Havre-Paris-Lyon-Marseille.

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui combien le transport fluvial de marchandises et de passagers connût un essor prodigieux à cette époque. En 1842, l’annuaire administratif de la ville de Lyon recense les compagnies et les bateaux circulant au départ de Lyon. On y découvre des compagnies dont le nom de certaines semblent sorties d’un bestiaire où on trouve pêle-mêle aigle, abeille, hirondelle, marsouin ou crocodile... mais toujours pas de mouche.

  • Compagnie Générale des bateaux à vapeur, pour la navigation du Rhône et de ses affluents, installée au 16 place des Terreaux et au 28 quai et place de la Charité. « L’Administration fait partir un paquebot tous les jours, été et hiver, du port de la Charité. Le trajet de Lyon à Avignon se fait en 10 heures. Celui de Lyon à Marseille se fait en un jour et demi. Transport de toute espèce de marchandises pour Avignon, Beaucaire, Arles, Marseille, Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux et tout le Midi. Service de la Saône : les beaux bateaux Le Cygne et la Colombe partent tous les jours de Lyon, quai Peyrollerie pour Châlon. ». Le directeur de la compagnie est Jean-Jacques Breittmeyer, un suisse dont le frère dirigera une autre compagnie, la Compagnie de l’Aigle.
  • Compagnie de l’Aigle (Louis Breittmayer, Aîné et Compagnie) installée au 45 quai de Retz et au 12 place de la Charité. « La compagnie se charge du transport des voyageurs pour Avignon, Baucaire, Arles et Marseille, ainsi que du transport des marchandises pour tout le midi de la France. Le départ des bateaux à vapeur a lieu tous les jours, en été à 4 heures du matin, en hiver à 7 heures. Le trajet de Lyon à Avignon se fait en 10 heures ; ces bateaux correspondent avec le superbe navire L’Aigle, qui fait le trajet d’Arles à Marseille en 5 heures, et cinq fois par semaine. Service de voyageurs pour Châlon, départ tous les jours. »
  • Les Hirondelles de la Saône. « Ces bateaux de marche supérieure, partent tous les matins pour Mâcon et Châlon et correspondent à Châlon avec les Messageries Royales de la rue Notre-Dame-des-Victoires pour Paris et tout le Nord ; à Lyon avec les messageries de P. Galline et Comp, quai Saint Antoine, pour Marseille, Nîmes et tout le Midi. »
  • Compagnie des bateaux à vapeur du Rhône supérieur. « Ces bateaux font un service journalier de voyageurs et de marchandises entre Lyon, Aix-Les-Bains et Chambéry ; correspondant avec Seyssel, Belley, Lagnieu, Ambérieux, Saint-Jean Le Vieux. Les bureaux sont au 4 cours d’Herbouville, près les barrières. Directeur M. Vincent. ».
Lyon 31, compagnie des gondoles à vapeur
  • Compagnie des gondoles à vapeur sur la Saône, sise au 43 du port Neuville. « Elles transportent les marchandises, et se chargent en outre du transport des voitures et des chevaux. Le départ a lieu tous les deux jours, de Lyon à Châlon. Directeur, M. Riche». Il est intéressant de noter que le fait de mentionner « assurés contre l’Incendie et les Risques de Navigation » est un argument commercial à l’époque.
  • Compagnie des bateaux à vapeur les Abeilles, n°1 et 2. « Capital social 200,000Fr divisé en 8000 actions de 25 francs. Ces bateaux, les seules sur la Saône dont la construction ait été exécutée en France, font un service journalier pour le transport des voyageurs et des marchandises de Lyon à Châlon. Le départ a lieu quai de la Peyrollerie. Directeur-gérant, monsieur Claude Perret, Cour des Carmes. »
  • Bateaux à vapeur Le Crocodile, Le Marsouin, le Mistral et le Sirocco. « Ces bateaux desservent Valence, Avignon, Beaucaire et Arles, pour les voyageurs et les marchandises. Bonardel Frères, et Four, propriétaires. Bureaux, quai de l’Arsenal, près le Grenier à Sel. » Ces bateaux qui pouvaient transporter 120 à 200 tonnes furent rejoints plus tard par deux autres bateaux Le Missouri et le Mississipi pouvant eux transporter 300 tonnes.
  • Société Lyonnaise. « Transport sur le Rhône et sur la Saône. Courrat, Gaillard et Cie, Port des Cordeliers 59. Les Papin, bateaux à vapeur en fer, à basse pression. Service de la Saône :  départ journalier pour Mâcon, Châlon et retour. Service du Rhône : départ journalier pour Valence, Avignon, Beaucaire, Arles, Marseille et retour. Le trajet d’Arles à Marseille est fait par le superbe bateau à vapeur le Lyonnais, de la force de 120 chevaux. » La compagnie des Papin avait été créée en 1839.
  • Compagnie des Sirius, bateaux à vapeur en fer sur le Rhône. « Transport de voyageurs et de marchandises. Départ tous les deux jours pour Valence, Avignon et Beaucaire, du quai de la Charité. Les bureaux sont quai Monsieur, 119. » Les Sirius étaient des bateaux beaucoup plus importants avec un tirant d’eau plus fort qui nécessitait des eaux plus profondes. 

En 1852, il y a 20 compagnies de navigations à Lyon totalisant 94 bateaux (60 sur le Rhône et 34 sur la Saône) pour environ 14 310 CH de puissance cumulée. Malheureusement la concurrence du ferroviaire et en particulier sur la ligne Lyon-Avignon conduira rapidement à la fin de cette industrie particulièrement orientée vers le fret.

A la même époque, en Alsace à Strasbourg, le baron Renouard de Bussière crée la société de navigation à vapeur sur le Rhin et en établit le siège au 25 rue de la Nuée Bleue dans l’Hôtel d’Andlau-Klinglin. En 1926 le Port Autonome de Strasbourg en prend possession et l’hôtel particulier en restera la siège jusqu’en 2021, date de son déménagement au cœur même du territoire portuaire dans un immeuble flambant neuf.

Plaque sous le porche d’entrée du Port Autonome de Strasbourg au 25 rue de la Nuée Bleue
Plaque sous le porche d’entrée du Port Autonome de Strasbourg au 25 rue de la Nuée Bleue

Concernant le transport de voyageurs, il faut attendre les années 1860 pour que le bateau-mouche entre dans les habitudes de ses contemporains comme véritable moyen de transport en commun urbain. Nous vous raconterons cette histoire dans notre prochain article qui dévoile la véritable origine du mot « bateau-mouche ».

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