Musée de l'Œuvre Notre-Dame : quand les plantes et les statues prennent la parole

Le jardin médiéval parle et les sculptures s'animent : cet été, le musée est bavard et offre une pause hors du temps, à l'ombre de laquelle on se laisse porter et bercer par les sons. Pourquoi s'en passer, d'autant que les musées sont gratuits jusque fin août à Strasbourg ? 

« Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée, une source fermée, une fontaine scellée... » susurre une voix évaporée du jardin médiéval, mêlée aux bruissements d'eau et aux stridulations d'insectes. Cette échappée verte et poétique est celle qu'offre le musée de l'Œuvre Notre-Dame en mode été, une paisible parenthèse dans la frénésie de la ville, enclose derrière une grille visible – et audible- depuis la rue du Maroquin, baptisée Jardin de l'ouïe. 

Ce jardin-là est plus qu'un petit espace vert où se poser. Il est devenu pour quelques semaines une invitation à faire une pause à l'écoute des plantes et des insectes qui l'habitent. Dans ce jardin médiéval même pas centenaire – il a été soigneusement conçu en 1937 par Hans Haug, le fondateur du musée de l'Œuvre Notre-Dame - , une création sonore restitue un certain esprit du Moyen Âge. Elle est signée Philippe Aubry, responsable artistique de la compagnie strasbourgeoise Le bruit qu'ça coûte
 

Vertus aphrodisiaques

Les plantes, ainsi que la présence de l’eau, participent ici d'une métaphore du Jardin d’Éden. « C'était une époque très tournée vers la nature, notamment en ce qui concerne la médecine. Chaque monastère avait ses carrés de plantes, réparties en trois catégories : médicinale, ornementale, condimentaire, certaines plantes appartenant d'ailleurs à plusieurs catégories. » 
Au gré de ses pas, le visiteur découvre les vibrations des neuf carrés du jardin du musée, dont la vie s'échappe de hauts-parleurs disséminés ça et là. Une voix évoque l'origine et la symbolique des plantes : celle d'Alice Bucher, passionnée de botanique médiévale. « Elle raconte les légendes et les contes qui sont attachés à ces plantes de monastère, notamment leurs vertus aphrodisiaques », relève avec malice Philippe Aubry.

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Le buis d'Aphrodite

Vous connaissez le buis ? Certes, mais encore...  « Il est symbole d'immortalité car ses feuilles restent toujours vertes, même en hiver. Aphrodite, la déesse de l'amour, l'avait en aversion et punissait d'impuissance tous ceux qui lui en offraient.» Symbole de stabilité et d'espérance chez les chrétiens, il était aussi vu comme un signe de protection, raison pour laquelle on en encadrait son jardin au Moyen Âge, poursuit Sylvie Bucher. Et avait bien sûr de moult vertus médicinales. Et la rose trémière, « plus belle que la rose » : plongez dans son histoire tout en douceur...
Sont aussi présents l'acanthe, « parce qu'elle ornait tous les chapiteaux corinthiens », l'ancolie, « très belle et associée au XVIe siècle à la mélancolie », le basilic, « symbolisant un satyre », le houblon, « plante locale qui permettait de remédier aux troubles du sommeil »...

Hildegarde et les troubadours

Une partie de ce dispositif existait déjà l'été dernier mais il a été complété cette année par trois gloriettes, sortes d'alcôves colonisées par des plantes grimpantes et équipées de hauts-parleurs. A l'abri de ces postes d'écoute, la magie médiévale opère grâce à des lectures extraites du Roman de la Rose, l’une des œuvres les plus célèbres de la littérature courtoise du XIIIe siècle, à des textes d’Hildegarde von Bingen, abbesse du XIIe siècle et guérisseuse visionnaire, ainsi qu'à des recettes ancestrales à base de plantes. 

Jardin de l'ouïe du musée de l'oeuvre notre dame de Strasbourg
© Isabelle Lechner

Philippe Aubry ne pouvait concevoir un paradis terrestre sans musique, aussi ces textes sont-ils ponctués d'airs médiévaux et de chants de troubadours interprétés par Florian Jougnau, luthier spécialisé en lutherie médiévale, et Caroline Magalhoes. 
« C'est très doux et serein », remarque Cécile Dupeux, conservatrice du musée de l'Œuvre Notre Dame. « Les visiteurs en prennent ce qu'ils veulent. Cette ambiance sonore attire les gens à la grille du jardin et cela les fait venir jusqu'à l'entrée du musée, place du Château. » La conservatrice voit là aussi une occasion de diversifier son public. 

Confidences de restaurateur

Avant d'arriver au jardin de l'Ouïe, on traverse la salle de la Loge qui elle-aussi prend vie grâce à la compagnie du Bruit qu'ça coûte, avec Lithophonie. Cette mise en son et en lumière propose un autre regard sur l’assemblée silencieuse des statues qui habitent la salle. Celles-ci deviennent bavardes – mais doctes, surtout pas – grâce aux commentaires très personnels qu'en font quelques personnes liées de près ou de loin au musée. 
Restaurateur des sculptures du portail Saint-Laurent de la cathédrale, située à deux pas, Jean Délivré évoque avec passion différentes facettes de son métier. « En même temps, il raconte sa vie », sourit Philippe Aubry, qui a réalisé cette installation sonore immersive, mise en lumière afin de guider le regard du visiteur vers les sculptures dont il est question. 

Le musée de l'oeuvre notre dame de Strasbourg
Lithophonie - © JD Touchais

Polyphonie en cinq étapes

Une couturière détaille avec soin le vêtement de l'une des sculptures ; une voix d'homme s'attarde sur le cadran solaire exposé, évoquant la notion de temps ; une Strasbourgeoise d'origine mexicaine engage une conversion avec le roi-mage maure Balthazar, seule représentation de l'étranger dans cette salle ; des élèves du lycée voisin y glissent leurs impressions... « Tous ces commentaires s'entremêlent dans une polyphonie en cinq étapes à lancer l'une après l'autre », indique Philippe Aubry. 

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Pas d'explications traditionnelles

Si cette installation est éphémère, le travail de collecte de sons est appelé à être pérennisé dans le cadre d'un audioguide participatif, un dispositif sur lequel le musée et la compagnie Le bruit qu'ça coûte travaillent depuis près de deux ans. De cette grosse heure d'écoute à sa disposition, le visiteur choisit les fragments à son gré. « Dans cette salle sombre, où les sculptures se sont additionnées au cours du temps, cela forme un petit spectacle lumineux et sonore. Ce ne sont pas des explications historiques traditionnelles », résume la conservatrice du musée. 
Ici, la pierre chante sous les coups et les frottements répétés des outils des sculpteurs et des tailleurs de pierre de la cathédrale. Qui œuvrent à travailler...sur des copies. En effet, les sculptures originales ne sont pas celles qu'on voit sur l'édifice, mais bien celles qui sont conservées au musée de l'Œuvre Notre-Dame. Raison de plus pour se laisser surprendre par leurs bavardages. 

Lucie Michel

 

Informations pratiques 

Musée de l’Œuvre Notre-Dame
3, place du château, Strasbourg
Ouvert tous les jours de 10h à 18h – sauf le lundi
Tél. +33 (0)3 68 98 51 60
www.musees.strasbourg.eu